23 décembre 2020 – Censure et autocensure

Publié le 23 décembre 2020 par Bruno Racouchot

Constructif, la revue que la Fédération française du bâtiment (FFB) consacre aux grandes questions stratégiques de notre temps, a publié en juin de cette année un n° entrant pleinement dans notre champ de réflexion, puisqu’il est dédié à la thématique Censure et autocensure. Comme l’écrit en ouverture Jacques Chanut, qui était encore à la veille de l’été président de la FFB, « indignation et intimidation imprègnent le débat public contemporain. Dans l’entreprise comme dans la sphère politique, la parole se bride. Face aux risques d’accusation et de dégradation de réputation, l’autocensure s’étend. Autrefois mise en œuvre au titre d’un conservatisme traditionnel, la censure s’incarne aujourd’hui dans de nouveaux progressismes. Assurément, elle connaît un nouvel essor, se faisant plus indirecte que frontale, plus implicite qu’explicite, avec des interdits qui ne sont pas toujours clairement énoncés. »

Parmi les différentes contributions, on en relèvera ici trois dont les thèmes intéresseront tout particulièrement les lecteurs de Communication & Influence. Tout d’abord, celle d’Alain de Benoist, qui annonce très clairement son livre La Chape de plomb – Une déconstruction des nouvelles censures, sorti depuis et tout récemment aux éditions de la Nouvelle Librairie. Alain de Benoist souligne fort justement que « la censure n’est plus principalement le fait des pouvoirs publics, mais des grands médias. Autrefois, les demandes de censure émanaient principalement de l’État, la presse se flattant de jouer un rôle de contre-pouvoir. Tout cela a changé. Non seulement les médias ont quasiment abandonné toute velléité de résistance à l’idéologie dominante, mais ils en sont les principaux vecteurs. Journaux, télévisions, partis politiques : depuis trente ans, tous disent plus ou moins la même chose parce que tous raisonnent à l’intérieur du même cercle de pensée. La pensée unique est d’autant plus omniprésente dans les médias qu’elle s’exerce dans un micromilieu où tout le monde a les mêmes références (les valeurs économiques et les « droits de l’homme »), où tout le monde se tutoie et s’appelle par son prénom, où les mêmes relations incestueuses unissent journalistes, hommes politiques et show-business. La preuve en est que, sur un certain nombre de problèmes clés, 80 % d’entre eux pensent exactement le contraire de ce que pensent 80 % des Français. Le résultat est que le système médiatique est de plus en plus discrédité. Et que la plupart des débats auxquels on assiste ne méritent plus ce nom. »

Seconde intervention que nous avons retenue, celle de François-Bernard Huyghe, directeur de recherche à l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques), qui a publié l’an passé l’Art de la guerre idéologique. Il est un auteur bien connu des lecteurs de Communication & Influence pour être intervenu à plusieurs reprises dans nos colonnes. Sa contribution dans ce n° de Constructif  s’intitule Novlangue, langue de coton et autres langues de censure. D’emblée, François-Bernard Huyghe établit un constat : « utiliser certains mots, d’une certaine façon, interdit de penser certaines idées. » Très schématiquement, Il explique comment « les jargons jouent sur le ressort de l’incompréhension (sens ésotérique), les novlangues et sovietlangues sur l’interdiction et la prescription (sens obligatoire) et la langue de coton par exclusion de la critique (vidée de sens). » Concernant la langue de coton, il précise : « Cette « langue de coton » a particulièrement fleuri à la fin des années 1980, dans les discours médiatique, politique et technocratique. Irréfutable parce que l’on ne peut pas énoncer la thèse opposée, elle dit des choses tellement imprécises ou moralement évidentes qu’il est impossible de savoir à quelle condition son message pourrait être reconnu faux tant il offre d’interprétations. On reconnaît la langue de coton à ce que ses concepts sont interchangeables. Les mêmes mots peuvent servir à parler de n’importe quoi d’autre. »

Cependant, ce galimatias qu’est la langue de coton rencontre un sérieux problème en ce sens qu' »qu’elle suscite deux fortes oppositions, celle du réel et celle de couches sociales rétives au parler d’en haut. Une grande partie du discours des élites consiste, sinon à dire que tout va bien et qu’il n’y a pas d’alternative, du moins à faire oublier les réalités déplaisantes. D’où un code du déni. Le citoyen moyen a une idée de ce que cachent des euphémismes comme : mineurs non accompagnés, dommages collatéraux, drague qui a mal tourné, individu déséquilibré muni d’un couteau, islamiste modéré, échauffourées dans un quartier sensible, faire société, croissance négative ou restructuration de l’entreprise. L’autre menace pour la langue dominante serait que les dominés ne la pratiquent guère. Quiconque a fréquenté un rassemblement de Gilets jaunes a compris que l’on n’employait pas les mêmes périphrases que sur les plateaux de télévision et dans les beaux quartiers. Mais il y a plus : quand une domination idéologique recule, cela se traduit aussi par une lutte du vocabulaire. En sens inverse : de repentance à bobos, de mondialisme à immigrationnisme, d’oligarchie à extra-européen, d’islamo-gauchisme à dictature de la bien-pensance, certains termes sont devenus des marqueurs conservateurs. Autant de termes mauvais à dire et de thèmes mauvais à penser pour les tenants d’une hégémonie qui se réclame du progrès et de l’ouverture. »

Troisième auteur que nous avons choisi de mettre en avant, le sociologue et essayiste canadien Mathieu Bock-Côté, qui a sorti l’an passé un livre au titre éloquent, L’Empire du politiquement correct. Le politiquement correct, écrit Mathieu Bock-Côté, « représente un dispositif idéologique pathologisant toute expression politique ou intellectuelle d’un refus explicite ou implicite de la révolution diversitaire. On touche ici la question centrale des conditions de participation au débat public en régime diversitaire. Aucun régime, quel qu’il soit, ne tolère qu’on conteste trop ouvertement ses principes. Il trace un périmètre dont il n’est pas possible de sortir sans se condamner tôt ou tard au vilain rôle de paria ou d’infréquentable. Ceux qui s’opposent ouvertement aux fondements mêmes de leur société ont ainsi de bonnes chances de connaître la marginalité sociale, économique et politique. En d’autres termes, le débat public, dans une société solide, porte sur l’interprétation à donner au principe qui le fonde, et non sur sa légitimité. »

Dès lors, que faudrait-il faire pour remettre les choses à l’endroit et donner de nouveau leurs lettres de noblesse à la rhétorique et à la liberté de penser ? « Il faudrait idéalement favoriser une pleine intégration à la vie publique des différents courants qui cherchent à s’y investir, en les invitant mutuellement à reconnaître la légitimité des aspirations de leurs adversaires. Il faudrait rappeler qu’une société peut et doit débattre des questions essentielles qui la traversent sans y voir une lutte entre bien et mal. Mais ces débats ne sont pas possibles sans une communauté de destin, où le désaccord s’inscrit dans les paramètres d’une vie politique partagée. C’est l’existence d’une conscience nationale forte qui permet à une communauté politique d’avoir des tensions créatrices, même fécondes, entre les différents courants qui la traversent. La radicalisation du progressisme, qui pense le combat politique sur le mode de l’éradication du mal, rend toutefois la chose de plus en plus difficilement imaginable, et presque inévitablement, provoque une réaction vive, qui s’accompagne d’un processus de polarisation de plus en plus marqué de la vie politique. On est en droit d’espérer une réhabilitation de la conversation démocratique. Avec tristesse, on est en droit de douter que la chose soit aujourd’hui possible. »

Vous trouverez ci-après le lien pour télécharger Censure et autocensure, le n°56 de la revue Constructif, et prendre ainsi connaissance du dossier dans son intégralité, où, en sus des auteurs déjà nommés, on trouve Guillaume Doizy, Laetitia Strauch-Bonart, Jean Bosvieux, Emmanuel Pierrat, Francis Kessler, Denis Maillard, Monique Dagnaud et Gwénaële Calvès.

Bonne lecture à tous,

Bruno Racouchot, directeur de Communication & Influence

Télécharger le n°56 de la revue Constructif

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