28 janvier 2015 – Erreurs de représentation et pilotage des crises : pour Xavier Guilhou, l’inconcevable n’est jamais impensable

Publié le 28 janvier 2015 par Bruno Racouchot

Notre billet du 12 janvier dernier, Tuerie Charlie : violence et influence, action et communication, où nous présentions les travaux de deux experts du renseignement (Eric Denécé et Xavier Guilhou), a bien été repris et commenté. Dans la même veine, il semble utile de présenter ici une autre analyse de Xavier Guilhou portant sur les erreurs mentales de représentation qui influent négativement le plus souvent sur le pilotage des crises. Cette approche qui s’intitule L’inconcevable n’est jamais impensable constitue le dernier chapitre d’un ouvrage collectif sorti tout récemment*. Premier mérite de Xavier Guilhou : sa lucidité et son refus de céder aux sirènes du fétichisme technologique : « La majorité des crises que nous avons à appréhender depuis quelques décennies sont ancrées dans nos modes de pensée, d’organisation et de pilotage des évènements. Nous nous  berçons souvent d’illusions ou de prétentions prométhéennes en nous confortant dans le constat que nos prouesses scientifiques et technologiques permettent de réduire les occurrences de risques et de limiter les potentiels d’erreurs dues aux modes de représentation et aux facteurs humains. »

Or, la réalité, c’est qu’« avec l’écrasement du temps et la saturation médiatique qui caractérisent ce monde de plus en plus marqué par la performance des systèmes d’information et de communication, il est devenu urgent de s’interroger sur le réel niveau de vulnérabilité de nos systèmes de vie, sur la robustesse de nos organisations de crise, sur les capacités de résilience de nos populations, et surtout sur l’aptitude de nos dirigeants à piloter la survivance de nos sociétés. D’autant que les scénarios auxquels nous devons faire face sortent de plus en plus des schémas convenus et se révèlent impitoyables pour ceux qui ne se sont pas préparés à faire face à l’inconcevable. » Xavier Guilhou est un homme de terrain, qui a passé sa vie à gérer des crises de toutes natures sur la planète. Il va ainsi déployer son analyse en partant de cas précis et très concrets.

Premier constat note-t-il, « globalement chaque fois que j’ai été confronté à des logiques de décrochage dans le traitement de situations ou de processus, générant de fait des crises majeures, j’ai remarqué que la cause était la plupart du temps liée aux modes de représentation que se faisaient les responsables des contingences à traiter. Et plus l’erreur est manifeste, plus le mode d’organisation retenu  amplifie  cette erreur, générant des effets collatéraux, des effets dominos voire des effets systémiques désastreux. » Et c’est là où la réflexion de Xavier Guilhou conforte l’analyse menée depuis des années par Communication & Influence. « Ne nous imaginons pas que les discours sur les vertus de la mondialisation, sur la libre circulation des idées grâce à Internet, sur la démocratisation de notre planète avec la multiplication des réseaux sociaux peuvent servir d’antidotes. Généralement ils contribuent à installer des effets Larsen considérables et à développer des logiques d’effets dominos en matière de rumeurs, de suspicions, de défiance que nous ne pouvons plus sous-estimer. Toutes ces dynamiques qui portent notre modernité, deviennent des vecteurs instantanés de neutralisation et de destruction collective quand les processus de décision s’enferment sur des erreurs de représentation. »  

Xavier Guilhou distingue ensuite très finement quatre types d’erreurs en matière de représentation – liées à l’idéologie, aux certitudes positivistes, aux peurs et aux croyances – qui conduisent régulièrement à des gestions catastrophiques de crise. Si on applique cette grille de décryptage aux récents événements parisiens, on peut être légitimement inquiets quant à la capacité de nos « élites » à piloter correctement les crises à venir… On observe généralement un stupéfiant déficit stratégique et une aptitude à piloter la crise avec un rétroviseur, c’est-à-dire en s’inspirant des exemples d’hier. Alors que justement, l’on se doit d’envisager autre chose, de souvent radicalement nouveau, mais que l’on n’arrive pas à penser ou pire encore, que l’on n’ose pas penser. Il faut être capable d’anticiper, donc de questionner, et de se préparer avec méthode.

Mais surtout, il faut faire preuve d’un état d’esprit totalement nouveau. C’est là un exercice difficile, surtout pour des élites qui sont figées et éduquées dans le « culturellement correct » et sont de fait le plus souvent déconnectées des réalités, préférant les interprétations médiatiques aux retours « immédiatiques » du terrain, émanant en particulier des populations. Pour Xavier Guilhou, « il faut accepter comme préalable l’inconcevable. Il faut travailler en permanence la granularité du terrain et avoir un système de renseignement au plus près des populations. Il faut avoir au plus vite une vision de la complexité de la situation afin de qualifier très rapidement l’évènement. Il faut être aussi capable de s’organiser avec les ressources et les moyens disponibles sur le terrain. Il faut savoir en prime que les niveaux de sidération et de saturation peuvent être tels sur le plan politico-médiatique que l’on peut très bien ne rien avoir des échelons administratifs en termes de réactivité et qu’il faille inventer d’autres modes opératoires. […]Il est clair que les clefs d’un bon pilotage sont le discernement, l’intuition stratégique, le sens du terrain, l’empathie et le leadership. »

Xavier Guilhou a beaucoup travaillé et écrit sur ces questions. Elles nous intéressent au premier chef parce qu’elles traitent de la question du rôle des idées dans les représentations et les perceptions, donc dans les jeux d’influence. Visitez son site, lisez ses articles, vous ne perdrez pas votre temps. Xavier Guilhou sera d’ailleurs très prochainement intervenant aux 23e Rencontres annuelles de l’AMRAE à Cannes (du 4 au 6 février 2015), un événement spécialisé dans les domaines du management de risques et d’assurances en entreprise.

Bruno Racouchot, Directeur de Communication & Influence

*L’erreur humaine – Modèles et représentations, sous la direction de Gilles Teneau, préface de Patrick Lagadec, L’Harmattan, collection Perspectives organisationnelles, décembre 2014, 360 pages, 36 €

 

Accéder au site de Xavier Guilhou

Voir le livre L’erreur humaine – Modèles et représentations

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